Un marché hyper concentré

Mars 2018
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Dans « le meilleur des mondes capitaliste », pas besoin d’intervention de l’Etat dans l’économie. En théorie, le marché a des vertus autorégulatrices. D’après la « main invisible » d’Adam Smith, le marché, lorsqu’on le laisse fonctionner, génère lui-même son propre équilibre entre l’off re et la demande. Ça, c’est pour la théorie. Car en pratique, un très petit nombre d’acteurs contrôlent la relation entre les acteurs et les actrices de la production et de la consommation. C’est ce qu’on appelle l’hyper concentration du marché alimentaire.

Roland d'Hoop

Au cours des 30 dernières années, la crise mondiale des inégalités a eu pour effet d’accroître la puissance et la rétribution financière des grandes entreprises et d’autres détenteurs de capital aux dépens des citoyen·ne·s ordinaires, notamment de celles et ceux qui cultivent et transforment les produits alimentaires que nous consommons. Comme le montre ce graphique, la concentration du marché du secteur agroalimentaire est plus extrême que jamais à tous les maillons de la chaîne d’approvisionnement alimentaire, et le secteur de la distribution alimentaire ne fait pas exception.

La forte concentration du marché dans les chaînes d’approvisionnement alimentaire

i Bayer-Monsanto, Dupont-Dow, et Chem-China Syngenta. Source : Friends of the Earth Europe, Heinrich Boll Foundation et Rosa Luxemburg Foundation. (2017). Agrifood Atlas: Facts and Figures about the Corporations that Control what we Eat.i i S.J Lowder, J. Skoet, T. Roney. (2017). The Number, Size and Distribution of Farms, Smallholder Farms and Family Farms Worldwide. World Development, 87, 16–29. Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. (2008). Voir La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2008. Rome : FAO. iii Archer Daniels Midland (ADM), Bunge, Cargill et Louis Dreyfus Co. Source : Friends of the Earth Europe, Heinrich Boll Foundation et Rosa Luxemburg Foundation. (2017). Agrifood Atlas: Facts and Figures about the Corporations that Control what we Eat. Op cit. iv Friends of the Earth Europe, Heinrich Boll Foundation et Rosa Luxemburg Foundation. (2017). Agrifood Atlas: Facts and Figures about the Corporations that Control what we Eat. v Ibid.

Le règne tout-puissant de la grande distribution

Pendant les Trente Glorieuses, on assiste à la « révolution des supermarchés » due à l’augmentation des revenus et à l’urbanisation de la demande alimentaire. Les Européens effectuent 70% de leurs achats alimentaires dans les hypermarchés et supermarchés. Dans la plupart des pays développés et de plus en plus aussi dans les pays en développement, une poignée seulement de géants de la grande distribution dominent les ventes de produits alimentaires. Souvent au détriment des magasins et des marchés locaux. Après avoir assis sa domination dans les pays à revenu supérieur, le concept de la grande distribution est aujourd’hui en plein essor dans les pays à revenu intermédiaire, en commençant par ceux d’Amérique latine avant de se propager vers l’Asie du Sud-Est et des régions d’Afrique du Nord et subsaharienne (voir les « Regards croisés » à la page 26).

Cette emprise sur les marchés donne à la grande distribution une très grande puissance pour façonner la production alimentaire dans le monde entier. Par sa position de dernier maillon de la chaîne d’approvisionnement, elle exerce une pression continue sur les entreprises productrices et transformatrices, en leur imposant des normes toujours plus strictes.

Ce modèle commercial est responsable de prix bas, d’un choix inégalé tout au long de l’année et de la commodité de la livraison au rythme des tendances de consommation. Mais derrière l’abondance des rayons, la grande distribution exerce une pression continue sur ses fournisseurs pour les amener à réduire leurs coûts et à assumer davantage les risques de la production agricole, tout en répondant à des exigences de plus en plus strictes. Résultat : celles et ceux qui produisent l’alimentation en vente dans les supermarchés du monde entier survivent à peine. Que ce soit les victimes du travail forcé à bord de bateaux de pêche d’Asie du Sud-Est, les femmes qui perçoivent un salaire de misère dans les plantations de thé indiennes ou encore celles qui souffrent de la faim dans les exploitations de raisin en Afrique du Sud1… Rien ne peut justifier ces souffrances. L’augmentation des inégalités sur le plan mondial et l’aggravation du changement climatique rendent ce modèle de moins en moins viable.

Un goulet d’étranglement

L’intensification des échanges commerciaux favorise les acteurs du secteur agroalimentaire aux capacités les plus importantes et qui bénéficient d’un soutien important de la part des États. On assiste alors à une concentration du secteur agroalimentaire entre les mains de ces quelques acteurs économiques, de plus en plus influents sur les politiques commerciales et agricoles. Comme sur l’infographie ci-dessous, on peut comparer le marché alimentaire à un goulet d’étranglement où les intermédiaires (agrobusiness et distributeurs) ont le contrôle.

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  1. Plus de 90 % des femmes interrogées par Oxfam ont déclaré ne pas avoir eu assez à manger au cours du mois écoulé.

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