Vers une mondialisation du travail décent

Mars 2014
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Quand on évoque le commerce équitable, on pense avant tout aux critères économiques que sont les prix ou les salaires justes. C’est oublier pourtant qu’il existe également des critères sociaux qui garantissent de meilleures conditions de travail. Critères qui peuvent servir d’inspiration pour des règles et pratiques commerciales plus respectueuses des travailleurs.

Patrick Veillard

Dans la plupart des labels équitables (ex. Max Havelaar), ces critères sociaux se basent principalement sur les conventions de l’Organisation Internationale du Travail (OIT). Correctement implémentés, ils permettent de garantir un minimum de droits, tels que la liberté syndicale, le droit à l’organisation et à la négociation collective, l’abolition du travail forcé et des enfants ou encore la lutte contre les discriminations (plus particulièrement chez les partenaires en contact direct avec les organisations de commerce équitable).

Beaucoup d’organisations proposent également des bénéfices sociaux complémentaires. Par exemple, notre partenaire CORR – The Jute Works au Bangladesh garantit à ses travailleurs des plans d’épargne ou de microcrédit, des congés maternité, une assurance santé, etc. Ce type d’aides sociales complémentaires n’étant pas garanti par la loi bangladaise, elles permettent à ses membres et à leurs familles de travailler et vivre de manière plus décente que la majorité de leurs compatriotes.

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Surash Mittal, Pushpanjali (Inde) :

Dans notre atelier, nous sommes très exigeants en ce qui concerne les infrastructures. Les artisans doivent bénéficier d’une installation électrique conforme, avec de bons câblages. Ils doivent utiliser des masques et des gants. Pushpanjali veille à fournir de meilleures conditions de travail que celles des autres entreprises.

Une goutte d’eau dans un océan d’injustice

Ainsi, à l’échelle d’une organisation, le commerce équitable permet de garantir les droits des travailleurs au travers d’une série de normes sociales. Plutôt que d’imposer ces normes, ce qui pourrait s’avérer difficile, voire impossible, dans certaines pays (et s’apparenter à du protectionnisme), des moyens financiers (prix / salaires plus justes, etc.) sont également proposés pour permettre ou faciliter leur mise en place.

Dans ce cas de figure, les travailleurs bénéficient d’un outil de développement durable complet, qui réunit un maximum d’éléments capables de favoriser le progrès social. N’est-ce pas comme cela que devrait fonctionner l’ensemble du commerce mondial ? Une économie au service des droits humains avant tout ?

Dans l’état actuel des choses, après des décennies de politiques libérales synonymes de montée des inégalités et de destruction des programmes sociaux, nous en sommes très loin. D’autant qu’il ne faut pas se leurrer : le commerce équitable ne représente qu’une simple goutte d’eau dans un océan d’injustices. A titre d’exemple, il suffit de comparer le chiffre d’affaires de l’ensemble du secteur équitable (estimé à environ 5 milliards d’euros en 2011), avec le seul secteur de l’industrie textile du Bangladesh (près de 14 milliards d’euros d’exportations en 2013). Au vu de ces chiffres, il est évident que le commerce équitable n’a qu’une influence très limitée sur le droit international du travail.

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Durga Bhattarai (travailleuse chez ACP , Népal) :

Ici, nous disposons de quelques avantages. Nous avons un congé de maternité de 3 mois. Pour moi, c’est le plus important. Nous bénéficions également de prix avantageux pour le repas de midi et d’allocations pour nos enfants qui vont à l’école.

Une valeur expérimentale pour les entreprises

D’un autre point de vue pourtant, le commerce équitable possède un atout de taille : il porte en lui une grande valeur expérimentale pour les entreprises. Quel autre outil aussi intégrateur, axé sur le développement durable, et s’appuyant sur les forces du marché, est-il testé à une telle échelle? A condition d’être correctement implémenté et de ne pas servir de leurre marketing, le commerce équitable permet d’expérimenter de manière concrète la construction de chaines d’approvisionnement durables, et donc des critères liés au droit du travail. La nouvelle stratégie de Fairtrade International pour les droits des travailleurs illustre cet aspect. Confrontée à d’occasionnelles violations des droits du travail dans ses plantations certifiées, l’organisation a choisi de remplacer le traditionnel processus ‘standards + audit’ par une approche plus participative, impliquant davantage de dialogue social, le renforcement de la liberté d’association, la progression balisée vers un salaire vital, etc. Cette progression vers des standards de travail élevés peut avoir un caractère exemplaire pour les autres acteurs commerciaux.

Quel autre outil que le commerce équitable, axé sur le développement durable et s’appuyant sur les forces du marché , est-il testé à une telle échelle ?

Une source d’inspiration pour les règles du commerce mondial

Au-delà de cette valeur expérimentale, les critères du commerce équitable pourraient également être une source d’inspiration pour les normes du commerce mondial en matière de droit du travail. Dans un contexte de stagnation des négociations multilatérales et de multiplication des traités commerciaux bilatéraux, le risque est grand de voir que certains pays accepter de revoir à la baisse leurs normes socioenvironnementales afin d’accéder à certains marchés. Ainsi, le fameux traité transatlantique (TTIP) ne comporte pas à l’heure actuelle de chapitre spécifique sur le respect des droits du travail, ce qui laisse la porte ouverte à une mise en concurrence accrue des travailleurs entre l’UE et les USA (sans même parler des conséquences sanitaires, ex. poulet à la chlorine, OGM, viande aux hormones, etc.).

Engagement européen

A rebours de ces formes de dérégulation, il est crucial que l’Union Européenne impose dans ses traités commerciaux des clauses de protection socio-environnementales, assorties de mécanismes de soutien pour les pays fragiles. Dans ce cadre, défendre le commerce équitable auprès de l’Union Européenne, via par exemple un vote informé lors des prochaines élections européennes, prend tout son sens.

Élections européennes : c’est le moment de bouger pour le commerce équitable !

Les élections européennes du 25 mai prochain offrent aux électeurs une occasion unique de lutter contre les injustices du commerce mondial et défendre les valeurs du commerce équitable. Pourquoi ? Parce que les Etats membres ont transféré la quasi totalité de leurs compétences en matière commerciale à l’Union Européenne. Dans ce contexte, Oxfam-Magasins du monde effectue un travail d’interpellation des candidats des 4 principaux partis (PS, MR, CDH, Ecolo). Le principal outil de ce projet, commun à plusieurs organisations équitables européennes, est un manifeste politique à faire signer par les candidats et regroupant une série de demandes clefs (lutte contre les violations des droits humains dans les chaines d’approvisionnement, soutien aux marchés de commerce équitable, politiques commerciales pro-développement, etc.). Les autres outils déve – loppés incluent des témoignages de partenaires, des articles et analyses d’information, ainsi qu’une vidéo résumant l’ensemble de la campagne. Enfin, un débat public en présence de représentants des 4 partis aura lieu le 4 mars prochain: l’occasion de les interpeller sur leur vision en matière de développement et de commerce !

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