Une agriculture… sans paysans. L’exemple du secteur laitier européen
Étude - Décembre 2008

Le titre de cette étude se veut provoquant. Comment, en effet, oser imaginer une agriculture sans paysans ? C’est que partout dans le monde, à des rythmes et des degrés divers selon les régions, les paysans s’endettent, sont de plus en plus marginalisés et disparaissent massivement. En région wallonne, le nombre d’exploitations agricoles et horticoles est passé de 37.800 en 1980 à 21.500 en 1999 [highslide](1;1;;;)Information extraite du Portail environnement de Wallonie à la page suivante : http://environnement.wallonie.be/eew2000/agri/agre1.htm[/highslide]. En Belgique, de 61.705 en 2000 à 49.307 en 2006 [highslide](2;2;;;)SPF Economie, P.M.E., Classes moyennes et Energie, Direction générale Statistique et Information économique. [2006]. Chiffres clés 2006, Aperçu statistique de la Belgique. SPF Economie, P.M.E., Classes moyennes et Energie, 48 p.[/highslide]. Des 570.000 exploitations agricoles que comptait la France en 1988, plus de 200.000 avaient disparu en 2003, au rythme moyen d’environ 3,5 % par an [highslide](3;3;;;)BERNIER M. [2005]. Évolution de la démographie agricole et ses conséquences sur l’organisation, le fonctionnement et la transmission des exploitations agricoles. Mission parlementaire de Marc BERNIER, Député de la Mayenne, auprès de Dominique BUSSEREAU, ministre de l’agriculture et de la pêche, 119 p.[/highslide]. Dans l’ensemble des pays développés, le nombre d’exploitations agricoles existantes au début du XXème siècle a été divisé par quatre en cent ans [highslide](4;4;;;)MAZOYER M. [2005]. Développement agricole inégal et sous-alimentation mondiale. In Mazoyer M., Roudart L. [direction]. La fracture agricole et alimentaire mondiale. Nourrir l’humanité aujourd’hui et demain. Universalis, p.15-35.[/highslide].

Les paysans des pays en développement ne sont pas en reste. Ils constituent la majorité des 1,2 milliard d’individus vivant avec moins de 1 dollar par jour. Leur précarité contraint fréquemment leurs familles à rechercher des sources de revenus à l’extérieur de l’exploitation, de manière temporaire ou permanente. Lorsque les revenus extérieurs ne suffisent plus à garantir la survie de la famille, celle-ci est condamnée à l’exode vers les villes ou à travailler dans de grandes exploitations agricoles, souvent dans des conditions très pénibles et dégradantes  [highslide](5;5;;;)ibid.[/highslide].

Les raisons présidant à l’endettement, la marginalisation et la disparition progressives des paysans sont évidemment multiples. Les baisses de prix réels phénoménales intervenues depuis des décennies pour l’ensemble des produits de base agricoles [highslide](6;6;;;)A titre d’exemple, exprimées en valeur réelle [inflation prise en compte], les chutes des prix mondiaux annuels du sucre, du coton-fibre, du café et du cacao intervenues entre 1980 et 2005 sont comprises entre 68,5 et 77,6 %. KONING N., ROBBINS P. [2005]. ‚Where There’s a Will There’s a Way : Supply Management for Supporting the Prices of Tropical Export Crops?. In IIED [International Institute for Sustainable Development], ICTSD [International Centre for Trade and Sustainable Development]. Agricultural Commodities, Trade and Sustainable Development. IIED, ICTSD, p. 181-200. Aussi spectaculaire soit-elle, la flambée des prix observée entre janvier 2006 et l’été 2008 pour la quasi totalité des produits agricoles doit être relativisée à la lumière des baisses de prix historiques survenues au cours des dernières décennies. En mars 2008, le FMI [Fonds Monétaire International] affirmait : « Le boom actuel, qui est plus général et prolongé que de coutume, contraste vivement avec la tendance baissière de la plupart des produits de base dans les années 80 et 90. Cela dit, en dépit du retournement de tendance apparent, les prix réels de nombre d’entre eux restent bien inférieurs aux niveaux observés dans les années 60 et 70 ». HELBLING T., MERCER-BLACKMAN V., CHENG K. [2008]. « Vague porteuse ». In FMI, Boom des matières premières : pour combien de temps encore ?, Finance & Dévloppement, Volume 45, Numéro 1, mars 2008, p.10-15. A noter que depuis quelques mois, les prix de la majorité des produits de base agricoles sont sensiblement à la baisse. Voir par exemple BERTHELOT J.[2008]. Les causes de l’essor et de l’éclatement de la bulle des prix agricoles. Société Française d’Economie Rurale, 22 p.[/highslide], l’instabilité croissante des marchés et les inégalités foncières en sont quelques-unes. La mise en concurrence forcée d’agriculteurs aux écarts de compétitivité naturelle très élevée ou l‘exportation de produits à des prix inférieurs aux coûts de production, en sont d’autres. Un facteur joue néanmoins un rôle prépondérant : le déséquilibre flagrant des rapports de force entre acteurs de filières agroalimentaires. C’est à partir de là qu’il faut comprendre pourquoi l’industrie semencière, l’industrie de transformation ou la grande distribution sont à même d’imposer leurs conditions d’approvisionnement aux paysans (en matière de prix, de délai de livraison,…), ou d’influencer à leurs avantages les orientations des politiques agricoles. C’est à partir de là qu’il faut comprendre pourquoi les paysans, dont les intérêts sont souvent contraires à ceux de l’industrie agroalimentaire et de la grande distribution, sont chaque jour un peu plus victimes d’une dynamique de marchés agroalimentaires qui leur échappe et les exclut.

C’est avant tout à cette marginalisation des agricultures paysannes que cette étude se consacre, en concentrant son propos sur l’exemple du secteur laitier européen.

Pourquoi l’exemple du secteur laitier européen ?

Choisir d’illustrer cette problématique par l’analyse de la situation des producteurs laitiers européens peut surprendre dans le chef d’Oxfam-Magasins du monde. Traditionnellement, Oxfam-Magasins du monde met en effet l’accent sur la situation des paysans et artisans du Sud. Pourquoi donc braquer cette fois les projecteurs sur les producteurs du Nord ?

Les politiques agricoles aujourd’hui adoptées aux échelles nationale, régionale et internationale opposent assez systématiquement paysans du Nord et du Sud, de l’Est et de l’Ouest, en les mettant de manière croissante en concurrence les uns avec les autres. Par ailleurs, certaines organisations agricoles et ONG ont parfois tendance à opposer de manière caricaturale les agriculteurs du Nord et du Sud lorsqu’elles dénoncent le dumping économique à l’exportation  [highslide](7;7;;;)Le dumping économique à l’exportation est l’exportation d’un bien à des prix inférieurs aux coûts de production nécessaires à consentir pour produire ce bien dans le pays exportateur.[/highslide] des pays développés. Elles réduisent alors les agriculteurs du Nord au statut de « riches » vivant sur le dos des paysans pauvres du Sud, sans prêter attention au fait que les politiques de dumping des pays développés ne sont pas seulement préjudiciables aux paysans du Sud mais aussi à ceux du Nord [highslide](8;8;;;)Par exemple, la politique de dumping économique à l’exportation des Etats-Unis dans le secteur du coton-fibre contribue à la disparition des exploitations paysannes du même pays.[/highslide].

À contre-courant de ce qui précède, Oxfam-Magasins du monde défend un modèle agricole viable pour l’ensemble des paysans du globe. Un modèle où les paysans d’ici et d’ailleurs jouissent tous pleinement des droits humains fondamentaux, dans le respect du principe de la Souveraineté Alimentaire, qui désigne le droit des populations, de leurs Etats ou Unions à définir leur propre politique agricole et alimentaire, sans dumping vis-à-vis des pays tiers [highslide](9;9;;;)Pour une définition plus détaillée du concept de Souveraineté Alimentaire, pour la première fois utilisé par Via Campesina en 1996, consulter le site Internet de Via Campesina : http://www.viacampesina.org.[/highslide].

Dans ce contexte, l’exemple du secteur laitier européen est particulièrement approprié :

  • Il illustre bien la marginalisation et la disparition progressive des paysans au Nord [highslide](10;10;;;)Ce qui n’enlève rien au fait que les impacts des facteurs de crise qui traversent le secteur agricole affectent globalement bien davantage les populations des pays en développement. Leurs économies nationales sont généralement bien plus dépendantes de ce secteur d’activités que ne le sont celles des pays développés.[/highslide] ;
  • Il montre ce faisant que l’enjeu n’est pas seulement l’amélioration des conditions de vie des paysans du Sud mais, plus largement, la défense d’un modèle agricole viable pour l’ensemble des paysans et des sociétés du Nord comme du Sud, de l’Est comme de l’Ouest.

Par ailleurs, cette étude se veut complémentaire au travail de recherche et information réalisé de longue date par Oxfam-Solidarité sur la question du lait, l’ONG ayant quant à elle mis essentiellement l’accent sur la situation des producteurs laitiers du Sud.

Structure de l’étude

Outre la présente introduction, cette étude comporte trois parties :

  • La première aborde, de manière très générale, la question de la place des paysans et des travailleurs agricoles dans les chaînes agroalimentaires, en référant tout spécialement à la notion de « pouvoir de marché » (market power) ;
  • La seconde illustre la marginalisation et la disparition croissantes des paysans en analysant le cas spécifique du secteur laitier européen. Elle revient sur la « grève du lait », qui a fait grand bruit au cours des derniers mois, pour en analyser les tenants et les aboutissants essentiels ;
  • La troisième conclut en remettant brièvement en perspective ce qui précède et en formulant quelques pistes d’alternatives susceptibles d’améliorer la situation des producteurs laitiers européens.

Bonne lecture,

Stéphane Parmentier

Contacts :

  • Pour des précisions de contenu : Stéphane Parmentier, auteur de l’étude, consultant indépendant sur les questions agricoles (s.parmentier(at)agriculture-viable.net)
  • Pour des informations sur l’utilisation de l’étude par Oxfam-Magasins du monde : Jérôme Chaplier, Directeur politique au sein d’Oxfam-Magasins du monde (jerome.chaplier(at)mdmoxfam.be – 010/43 79 61)

 

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