Vers la gestion de l’offre
Étude - Mai 2007

Réguler les prix et les échanges de matières premières agricoles

En 1996 se réunissaient à Rome les chefs d’Etat et de gouvernement de plus de 180 pays à l’occasion du Sommet mondial de l’alimentation. Ensemble, ces Etats s’engageaient à réduire de moitié, soit d’environ 400 millions, le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde d’ici 2015 au plus tard. Cet objectif devait constituer une première étape dans l’éradication de la faim. Aujourd’hui, qu’en est-il ? Des avancées ont-elles été réalisées en ce sens ? Dans l’édition 2006 de son rapport annuel sur l’état de l’insécurité alimentaire dans le monde, la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture – Food and Agriculture Organization of the United Nations-) faisait un constat amer. « Dix ans plus tard, nous sommes confrontés à une triste réalité : aucun progrès n’a été réellement accompli en la matière » (FAO, 2006a). De fait, la FAO estimait alors qu’au cours de la période 2001-2003, le nombre de personnes souffrant de la faim était de 854 millions à l’échelle du globe, et de 820 millions dans les seuls Pays En Développement (PED) (FAO, 2006a). Par ailleurs, on estime à un tiers de l’humanité le nombre de personnes victimes de malnutrition, soit plus de deux milliards de personnes (Mazoyer, Roudart, 2005) [highslide]

(1;1;;;)La « faim » ou la « sous-alimentation » désignent une insuffisance ou l’absence de calories au regard du nombre de calories requises pour le bon fonctionnement de l’organisme. La malnutrition, quant à elle, correspond à l’absence ou l’insuffisance, dans une nourriture suffisante en calories, de micronutriments, essentiellement de vitamines (molécules organiques) et de minéraux (molécules inorganiques) (ONU, 2001).[/highslide] . Et selon l’OMS (Organisation mondiale de la santé), les maladies associées à la faim et à la malnutrition ont coûté davantage de vies que les désastres naturels et les maladies transmissibles mortelles comme le VIH/SIDA, la malaria et la tuberculose (Karinge, 2006). Tout cela alors que d’après la FAO, l’agriculture pourrait produire assez de nourriture pour nourrir convenablement 12 milliards d’êtres humains (ONU, 2001).

Cette situation montre à quel point le droit à l’alimentation et le droit à la sécurité alimentaire sont des concepts vides de sens pour une partie importante de la population mondiale. Mais elle est également très symptomatique de la crise conséquente dans laquelle l’agriculture mondiale est aujourd’hui plongée. Toujours selon la FAO, trois quarts des pauvres vivant avec moins de 1 dollar par jour (près de 1,2 milliard d’individus au total) sont en effet des ruraux, et la majorité des victimes de la faim dans le monde sont des paysans des PED, c’est-à-dire des producteurs et vendeurs de nourriture beaucoup plus que des acheteurs urbains (Mazoyer, Roudart, 2005).

Que celles et ceux à qui l’on doit de nourrir le monde n’aient pas eux-mêmes les moyens de manger à leur faim peut sembler paradoxal. Mais faut-il vraiment s’en étonner alors que partout dans le monde, les revenus agricoles des petites et moyennes exploitations ont accusé de fortes baisses au cours de la seconde moitié du XXème siècle ? Ces baisses ont contribué et contribuent encore largement ici et là à l’appauvrissement et parfois l’exclusion d’un grand nombre d’agriculteurs paysans familiaux.

La faim, la malnutrition et les baisses de revenus du plus grand nombre d’exploitants suffisent à montrer combien l’agriculture mondiale est malade. Une maladie qui, outre la négation des droits à l’alimentation, à la sécurité alimentaire et à un revenu décent, présente encore bien d’autres symptômes. La dégradation de l’environnement, la violation du droit à la souveraineté nationale ou celle des droits fondamentaux du travail en font partie.

Cette crise de l’agriculture mondiale a bien entendu des causes très nombreuses et diverses. Parmi celles-ci figurent la volatilité et les baisses des prix de marché des matières premières agricoles. A titre d’exemple, entre 1980 et 2005, les prix mondiaux annuels du sucre, du coton-fibre, du café et du cacao ont accusé des chutes comprises en termes réels entre 68,5 et 77,6 % (Koning, Robbins, 2005), entraînant une forte dégradation des revenus des producteurs et travailleurs agricoles qui en dépendent. Ces chutes de prix ont aussi des effets dramatiques sur l’ensemble des économies nationales tributaires de l’exportation de quelques-unes de ces matières premières. Pour les pays concernés comptant parmi les plus pauvres, elles réduisent par exemple les budgets nationaux alloués aux services sociaux essentiels (santé, éducation,…) ou au remboursement de la dette.

En outre, les échanges mondiaux de produits de base agricoles sont le théâtre de rapports de force inégaux entre acteurs, aux conséquences très dommageables pour les plus mal lotis. La mise en concurrence forcée d’agriculteurs aux écarts de compétitivité naturelle très élevés, l’exportation de produits à des prix inférieurs aux coûts de production, ou celle de matières premières cultivées dans des conditions sociales ou environnementales indignes, en fournissent quelques exemples. Avec les conséquences que l’on sait : paupérisation croissante des petites et moyennes exploitations paysannes familiales partout dans le monde, pertes excessives de parts de marché pour les filières agricoles marginalisées, pression sur les conditions de travail, etc.

C’est dire combien trouver des stratégies de réponses permettant aux acteurs, et tout particulièrement aux producteurs, de faire le plus efficacement possible face aux problèmes de prix et d’échanges internationaux de matières premières agricoles est d’une importance cruciale. Mais comment y faire face ? Faut-il attendre de la libéralisation croissante de l’agriculture qu’elle règle tous les problèmes ? A l’inverse, vaut-il mieux considérer que des marchés libéralisés ne résoudraient nullement ces difficultés et qu’en conséquence, il convient de « gérer les risques » spécifiques du marché de sorte que les acteurs en ressentent le moins possibles les effets néfastes ? Mais pour autant, gérer ces risques représente-t-il vraiment la meilleure solution ? N’est-il pas bien plus indiqué de soigner le mal à la racine en intervenant directement sur les marchés pour tenter de stabiliser les prix à des niveaux suffisamment rémunérateurs, et de rendre les échanges internationaux plus durables sur le plan économique, social ou environnemental ? C’est tout le sens de la « gestion de l’offre ». Cette approche vise à équilibrer l’offre à la demande sur un marché donné en utilisant l’ensemble des instruments nécessaires pour ce faire (quotas de production, à l’importation, à l’exportation, stockage des excédents, droits de douane, etc.).

C’est à l’ensemble de ces questions que cette étude se consacre tout particulièrement. Plus précisément, il s’agit d’examiner l’intérêt de recourir prioritairement à la gestion de l’offre pour faire face aux problèmes de prix et d’échanges de matières premières agricoles. Aujourd’hui, la gestion de l’offre est le plus souvent rejetée comme démodée ou irréaliste. À en croire la pensée et les politiques économiques dominantes, elle aurait démontré son inefficacité flagrante et appartiendrait nécessairement à un temps révolu. Est-ce vraiment le cas ?

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